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Jean-Noël Jeanneney

Ratapoil

Cahiers Daumier, Numéro spécial Bicentenaire, octobre 2008

Ratapoil, ah Ratapoil ! La curiosité le scrute, le civisme le préserve, la mémoire l’entretient. Il est de ces quelques figures qui, sorties non du ventre d’une mère mais du crayon d’un artiste, s’installent avec quelque chose comme une évidence dans la sensibilité d’une époque dont, bien mieux que de lourds manuels, ils savent exprimer l’essentiel. Un peu au hasard, et en remontant le cours du temps sur deux siècles, citons donc, pour s’en tenir au monde francophone, l’Agrippine de Brétécher, le petit bourgeois anonyme de Sempé, la Marianne de  Jacques Faizant et celle de Jean Effel, le hobereau vichyste de Sennep, la Bécassine de Pinchon, le Camember de Christophe, le monsieur Crépin de Rodolphe Toepffer…

Autant que les meilleurs, le Ratapoil auquel Daumier a donné vie, sculpté en terre ou lithographié, est un symbole achevé, et c’est l’adversaire pour les  bons combats ; il parle de ces années sombres de la Seconde République dérobée, il en parle sur-le-champ et après coup, entre sourires et chagrins, frustrations et espérances, impuissances et saines colères.  Son frère est Badinguet ; les Républicains fouaillaient sous ce nom Louis-Napoléon Bonaparte, parce qu’on savait qu’il s’était jadis échappé du fort de Ham, où ses entreprises séditieuses l’avaient fait enfermer, en dissimulant son identité sous cette apparence fort plébéienne. Mais Badinguet reste abstrait, alors que Ratapoil s’impose au regard avec ce cynisme canaille qui n’appartient qu’à lui et qui tisse avec son public une sorte de complicité trouble: l’efficacité polémique de cette création est par là ravageuse.

Ratapoil est un agent de propagande, de ceux qui travaillent, entre ombre et lumière, à répandre les inquiétudes irraisonnées qui jetteront les braves gens dans les bras de l’autorité et leur feront réclamer le sabre contre les « rouges ». Sa taille est mince et son geste est preste, avec cette promptitude dans l’enveloppé du mouvement qui fait les grands tire-laine, les vide-gousset efficaces, les joueurs de bonneteau sur les remparts. Le bonneteau : observez précisément avec quelle maîtrise Ratapoil abuse son public, dans cette planche qui le montre devant la foule des badauds et des gogos, au moment où il s’agit que les urnes s’emplissent des « oui » qu’appelle le plébiscite précipité des 20 et 21 décembre 1851 par lequel le fauteur du coup d’Etat prétendit légitimer, après coup, son crime.

Du futur Napoléon III, pour que nul ne s’y trompe, Ratapoil possède les moustaches en croc. Son gourdin est plus concret que le sabre du Prince-président et sa filouterie moins dissimulée. Et voyez comment il tâche de s’emparer du bras de la République, en cachant son bâton derrière lui et en s’attirant cette réplique : « Votre passion est trop subite pour que je puisse y croire… » Et voyez comme son bâton peut lui servir, au moment décisif, à brandir son chapeau,  tube un peu mou, vers le ciel, pour faire surgir ce cri qui est brièvement subversif avent qu’il devienne lâchement complaisant : « Vive l’empereur ! »

La mode, par les temps qui courent, est à la réhabilitation de Napoléon III, que le génie de Victor Hugo aurait, paraît-il, entraîné un peu vite dans la déconsidération. On affirme lui savoir gré d’une prospérité qu’il a plus accompagnée que provoquée. On lui fait grâce des reproches que l’historiographie républicaine adressait naguère encore à sa politique étrangère, tissée pourtant d’illusions, de concussions  et de rodomontades, et qui finit à Sedan. On est indulgent pour les vulgarités de sa cour et pour les brutalités de sa police. Et en définitive on lui offre l’aman pour l’horrible forfait par lequel il a trahi les devoirs de sa charge et assassiné la République.

Dans cette conjoncture intellectuelle, il me paraît assez sain d’en revenir, comme on dit à présent, aux « fondamentaux ». Ce régime fut fondé sur le brigandage et perpétué par l’oppression des libertés. Il s’appuya sur beaucoup de petites lâchetés et employa bien des pêcheurs en eau trouble. Dont Ratapoil… Celui-ci incarne, en somme, dans son personnage, ce que fut le véritable esprit de cet Empire et il donne à comprendre, du côté des plus bas réflexes, le ressort de sa durée. Oui, décidément, on doit souhaiter que Ratapoil soit toujours présent dans les vigilances des républicains, pour nourrir leur vaillance.

Cahiers Daumier, Numéro spécial Bicentenaire, octobre 2008

 
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