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Jean-Noël Jeanneney

Mitterand et les médias: le double jeu

Entretien dans Le Monde Télévision du 8 mai 2011.

Propos recueillis par Jean-Baptiste de Montvalon

A quoi ressemble le paysage audiovisuel français avant le 10 mai 1981?

Il est extrêmement resserré et contraint. Depuis 1945, l’emprise de l’Etat sur la radio puis la télévision est très forte. La télévision ne propose que trois chaînes publiques. Quant à la radio, elle ne compte, hors service public, que les stations “périphériques” – RTL, Europe 1 et RMC –, qui disposent d’un peu plus de liberté, ainsi que des radios en ondes courtes que l’on peut recevoir de l’étranger.

Y a-t-il eu des signes annonciateurs de la fin du monopole?

Un mouvement a commencé à se dessiner à partir de 1968, sous l’effet de deux forces majeures. D’une part, l’aspiration démocratique à plus de liberté, la prise de conscience que cette emprise sur la radio et la télévision n’était plus supportable dans un pays démocratique. D’autre part, des avancées techniques comme la modulation de fréquence pour la radio, qui permet la multiplication des stations, en attendant le développement des satellites dont va profiter la télévision.Sous ce double effet se dessine le progrès vers plus de liberté et de diversité au moment où la gauche arrive au pouvoir. Le principe de la liberté des ondes est dans le programme du candidat Mitterrand. Il préfigure le premier article de la loi de 1982 – “La communication audiovisuelle est libre” – inspiré de la loi sur la presse de 1881.

Quelles sont les lignes directrices des réformes engagées dans les années 1980?

On assiste dans l’ensemble à une libération incontestable, mais aussi à la redécouverte d’un principe ancien, connu jadis par la presse écrite: lorsqu’on se libère du pouvoir de l’Etat, on rencontre celui de l’argent...

Cette question s’est posée très vite, au sujet de la radio. Une fois affirmé le principe de l’ouverture du champ de la modulation de fréquence aux radios locales privées, beaucoup ont pensé qu’elles pouvaient fonctionner grâce au bénévolat. On s’est aperçu que c’était illusoire, et que si l’on voulait garder des radios privées fortes, il fallait les ouvrir à la publicité.

Les effets de l’arrivée en force de l’argent se sont aussitôt fait sentir. En décembre 1984, la Haute autorité de la communication audiovisuelle a voulu sanctionner d’un mois d’interdiction d’émettre NRJ et quelques autres radios qui trichaient sans vergogne avec la puissance de leurs émetteurs. Sous la pression de NRJ, le gouvernement Fabius a suspendu le glaive. Cette décision a constitué un recul civique incontestable. Elle n’a fait qu’annoncer d’autres débordements de l’argent, lorsqu’une partie de la télévision lui a ensuite été livrée.

L’essentiel des réformes du secteur audiovisuel est adopté sous le premier septennat de François Mitterrand. Forment-elles un ensemble cohérent?

Je distingue quatre étapes jusqu’à la fin de la première cohabitation. La première a lieu en 1981. C’est l’année de la légalisation des radios locales privées, mais aussi d’un climat général de revanche. En dépit de belles déclarations, le nouveau pouvoir veut incontestablement “prendre les places”. On  intervient avec les journalistes amis, on provoque le départ des présidents de chaînes…

La deuxième étape est marquée par la loi de septembre 1982 qui fait rentrer dans les faits les principes affichés dans le programme d’avant 1981. La création de la Haute autorité, dont trois des neuf membres sont nommés par l’opposition (le président du Sénat), est un véritable dessaisissement, en rupture complète avec ce qui s’est passé depuis le début de la radio publique. A la tête de Radio France, j’étais l’un des présidents nommés par cette instance, et je ne me suis jamais senti " aux ordres ".

Les décisions prises en 1984 et 1985 sont davantage contestées…

C’est la troisième période. Les sondages deviennent mauvais et, comme souvent en pareille circonstance, le pouvoir a tendance à se crisper. Laurent Fabius se montre plus interventionniste que Pierre Mauroy. Un premier clash important se produit avec l’éviction du président d’Antenne 2, Pierre Desgraupes, dont l’indépendance irrite l’Elysée et Matignon, puis son remplacement. Il y a une vraie fronde au sein de la Haute autorité, dont la présidente, Michèle Cotta, fait alors savoir avec courage qu’elle ne votera pas en faveur du successeur qu’impose l’exécutif, Jean-Claude Héberlé.

Dans cette même période, le pouvoir décide de créer des chaînes privées, avec le secret espoir – assez vain- qu’elles ne seront pas malveillantes à son égard en cas de cohabitation. Canal+ a déjà été confiée à Havas, dirigée par André Rousselet, un ami de Mitterrand. Les cinquième et sixième chaînes sont également attribuées, de façon régalienne, à des proches du chef de l'Etat: deux pas en avant quant à l’offre de programmes, un pas en arrière du point de vue des libertés publiques. Préfiguration d’Arte, la Sept commence à apparaître, par compensation, mais sa diffusion est alors sans commune mesure avec l’audience des nouvelles chaînes privées.

Ces décisions controversées ont affaibli ensuite  la gauche, pendant la cohabitation, l’empêchant de s’opposer efficacement aux réformes de la droite, comme la dissolution de la Haute autorité  ou la dévolution de TF1, patrimoine national majeur, à un entrepreneur de travaux publics sans que lui soit imposé un cahier des charges substantiel.

De quel côté a penché le plateau de la balance?

Si on prend la focale large, je considère que le secteur de l’audiovisuel est un des aspects très positifs du premier septennat de Mitterrand. On s’est rapproché de la situation d’une démocratie digne.

Ces réformes ont-elles été suffisantes pour couper le cordon qui reliait l’audiovisuel au pouvoir politique?

L’essentiel a été accompli, même s’il peut encore y avoir des crispations et des tentations de revenir en arrière. L’actuelle procédure de nomination des présidents de sociétés de programme, qui traduit les velléités interventionnistes de l’actuel chef de l'Etat, constitue une régression. Mais ses effets sont heureusement limités, précisément en raison des changements intervenus il y a près de trente ans, et des nouvelles habitudes qu’ils ont suscitées.

 
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