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Jean-Noël Jeanneney

Mai 81 : Sur quelques leçons d'une victoire

La Revue socialiste, Le Dossier n°42, le 6 mai 2011

On veut croire qu’à Saint-Cyr les professeurs de tactique et de stratégie  prennent soin d’enseigner le danger que représente, dans tous les combats, le souvenir glorieux des victoires antérieures ; car les généraux sont portés à déployer les procédés qui leur ont naguère réussi sur un champ de bataille différent : non sans risque d’inadéquation, donc de déconfiture.  Chercher dans le succès de la gauche en 1981 des enseignements utiles pour l’an prochain, comme m’y invite l’amitié d’Alain Bergounioux, exige d’abord ce rappel primordial de prudence. Entre deux situations historiques, il existe toujours un fond de différences irréductibles. Chez nous et tout autour de la planète, en trente ans, que de changements voués à renouveler les défis pour la gauche en quête du pouvoir!… La quasi-disparition du parti communiste, fruit des nouveaux équilibres du monde résultant de la chute du mur, l’énergie de l’Europe pour l’heure amollie, l’émergence des nouvelles technologies de la communication dont on n’a pas fini d’analyser les conséquences sur la vie démocratique, les succès inquiétants du terrorisme, les préoccupations écologiques fouettées par le drame japonais récent…

Et cependant quel motif évoquer pour se priver de leçons –positives ou négatives- que l’on peut débusquer dans ce passé, à trente ans de distance ?  Considérant la victoire de la gauche à la présidentielle de mai 1981, je proposerai, du côté des continuités plutôt que du côté des ruptures, quatre convictions qui découlent de son étude. Exercice ramassé, ici, en peu de pages – par quoi l’on est contraint de dessiner à grands traits.

1) Candidatures : la maîtrise des rythmes.

Rien de plus pernicieux que la doxa chère à Michel Rocard selon qui les médias contemporains, entre télévision et Internet, seraient si oppressants qu’ils empêcheraient de gouverner : imposant l’immédiateté, interdisant toute réflexion sereine, toute pédagogie paisible. C’est faire bon marché de ce que, dans le passé déjà, la presse écrite imposait par nature de passion instantanée, entremêlée avec ses analyses, et traduisait d’émotions immédiates. La télévision n’a pas créé cette donnée, quand bien même elle l’accentue.

Ce fut un talent de Mitterrand de ne pas se laisser bousculer par les brutalités de la conjoncture. Son premier réflexe était le recul (et d’ailleurs il n’était pas l’homme de la lucidité immédiate). Il cultivait l’art de réinjecter de la lenteur dans la vie publique ; et par là, souvent, de créer lui-même l’événement sans se le laisser imposer. On a souvenir de son comportement symbolique entre les deux tours de l’élection présidentielle, marqué par une tranquillité majestueuse et ostensible.

L’impatience des médias est naturelle, y résister est salutaire, pour ne pas se laisser imposer « l’agenda », comme on dit à présent (entre latin et anglais). Et cela vaut en particulier pour la désignation du candidat. Il est naïf, pour ne pas dire absurde, de s’indigner de l’affrontement des ambitions personnelles : les formations politiques ont aussi pour rôle, en démocratie, de sélectionner les futurs dirigeants. Mais il est précieux de considérer comment les inconvénients de cette concurrence, qui est inévitable, peuvent être surmontés, au sein d’un parti, et de la gauche entière, et surtout à quel moment ils doivent l’être.

La mémoire retient la bataille où se sont affrontées les ambitions de Michel Rocard et de François Mitterrand, avec le sentiment que l’incertitude a duré. C’est vrai, mais dans quelles conditions ? Prenons-y garde : si Michel Rocard a hautement contesté le leadership de François Mitterrand, dès le Congrès de Metz d’avril 1980 – un an avant l’élection-, ce dernier y a été confirmé au premier secrétariat, grâce à son alliance avec le CERES de Jean-Pierre Chevènement et Rocard y a déclaré qu’il ne serait pas contre lui « candidat à la candidature ».  Ce qui jeta forcément, ensuite, sur sa fameuse déclaration, à Conflans Ste-Honorine, le 19 octobre suivant, un halo de doute qui fut pour lui ravageur. La rivalité entre les deux hommes a été forte, exprimant d’ailleurs, par-delà leur concurrence personnelle, des divergences quant à la tâche à accomplir, mais elle n’a pas handicapé la bataille finale contre le président sortant, puisque l’un des deux champions avait d’avance la certitude, s’il se lançait, de n’être pas contesté par l’autre. Accord qui n’était pas secret, autrement dit révocable, mais public, donc quasi impossible à enfreindre.

Au fond, en 1980, la gauche a gagné, au regard de la suite, sur deux tableaux : la certitude, tôt, qu’on aurait de toute façon un candidat de valeur, et la capacité de François Mitterrand à ne se déclarer que tard, le 8 novembre (et encore la chronique retient-elle que ce fut plus tôt qu’il ne l’aurait souhaité, poussé qu’il s’est trouvé par la cérémonie de Conflans), évitant de la sorte de se laisser user par un trop long tournoi. Quelques jours auparavant il avait dit à ses proches qu’il éviterait, dans le cours des semaines suivantes, d’apparaître trop souvent. Et il ne fut désigné officiellement par son parti que le 24 janvier, lors du congrès extraordinaire de Créteil.

On comprend fort bien l’impatience actuelle de la presse à connaître le nom de celle ou de celui qui portera les couleurs. Elle est là dans son rôle naturel. Mais songeons bien qu’après coup cette attente un peu fiévreuse sera oubliée et que jadis l’essor décisif du PS dans les sondages data du moment où Mitterrand se déclara à son tour. Je laisse les militants et sympathisants de la gauche transférer ce modèle pour aujourd’hui et les invite à ne pas appeler à cor et à cri une désignation très prochaine du candidat. Le cas de Dominique Strauss-Kahn, laissant ouverte sa décision, si l’on comprend bien, jusqu’au début de l’été prend, sous cette lumière, une autre coloration. Le calendrier fixé pour les primaires, tout neuf qu’en soit le principe, peut utilement se lire ainsi.

2). Le programme a besoin du candidat.

Quant à l’idée abstraite qu’il conviendrait de peaufiner jusqu’au détail un programme avant toute décision sur qui sera la candidate ou le candidat, et que ce texte devrait jouer un rôle décisif dans l’émergence de celle-ci ou de celui-ci, c’est une calembredaine. Non pas qu’il ne soit pas précieux, pour un parti de gauche, de multiplier les réflexions et de se faire, comme par un vaste entonnoir, le réceptacle de ce que la pensée organisée et l’imagination des intellectuels, des experts, des acteurs associatifs, des militants et de tous les citoyens dont l’imagination est ardente, peut offrir à l’action future –sachant que celle-ci devra être armée, dès les premiers jours décisifs du fameux « état de grâce » de convictions simples et d’ambitions primordiales. Mais cet effort d’élaboration, au moins dans sa phase finale, ne peut être accompli qu’en liaison intime avec un leader désigné.

Certes, on rappellera l’existence du programme commun de gouvernement signé avec les communistes en juin 1972; mais il était en lambeaux depuis que ces derniers avaient récusé l’alliance, en septembre 1977. Relu ces temps-ci, le livre d’entretiens de Mitterrand avec Guy Claisse, Ici et maintenant, réalisés durant l’été 1980, prend sa pleine portée. Il prévient dès l’ouverture que « fidèle, assurément, aux choix de son parti, il s’y exprime comme il l’entend et n’y engage que lui-même ». Dès lors qu’aujourd’hui les primaires s’annoncent comme heureusement ouvertes bien au-delà des seuls militants du PS, voilà bien un principe qui mérite d’être revivifié.

La campagne du candidat Mitterrand s’est faite, comme on sait, à partir des 110 propositions élaborées par lui, – à partir d’une liste établie en hâte par Michel Charasse si on en croit celui-ci, – à distance de l’ancien programme commun. Ce texte a été proposé au congrès extraordinaire du PS de Créteil, le 24 janvier 1981 seulement, et porté personnellement par le premier secrétaire depuis peu candidat. C’est lui qui a fixé, avec un cercle proche, la tonalité de la campagne, qu’illustre notamment la fameuse affiche sur fond de France rurale.

Devant une opinion démocratique, il faut escompter que le programme socialiste soit incarné, au cours même de son élaboration, par un visage, par une force individuelle. « L’Histoire, disait pertinemment Mitterrand, toujours  dans Ici et maintenant, (p. 37), commence ou recommence par la rencontre d’un homme et d’un événement. L’événement passe toujours par là. Mais l’homme ? » A Jean Jaurès qui mettait l’accent sur le pouvoir collectif des peuples, Clemenceau (tant admiré par Mitterrand…) répondait que, certes, il n’en minimisait pas l’importance, selon une dialectique nécessaire ; mais il observait qu’après tout, le socialisme qui se voulait scientifique célébrait le rôle décisif d’un individu spécifique : Karl Marx lui-même…

3. Il faut un contre-gouvernement.

Ce que j’ai dit du calendrier de la désignation du candidat dans ses relations avec le programme définitif ne vaut pas dire que celui-ci doive sortir soudain tout armé de la cuisse de Jupiter. Le retour aux années de préparation à la victoire de 1981 conduit à se dire que le talent du leader aurait été plus efficace encore si un effet malheureux de Mai-68, bousculant la stratégie de Mitterrand après sa campagne brillante de 1965 contre de Gaulle, n’avait pas jeté un voile négatif sur une idée qu’il avait mise en pratique précédemment, au temps de la Convention républicaine : l’institution d’un contre- gouvernement, à la manière du shadow cabinet inscrit, Outre-Manche, dans la tradition britannique.

Quelle qu’ait été la valeur des jeunes socialistes, ambitieux, informés et ardents, qui s’étaient regroupés autour de François Mitterrand après sa victoire d’Epinay, on ne peut se déprendre de l’idée qu’ils auraient été plus efficaces encore si leur leader avait pu revenir à cette initiative. L’élan des années 1970 a quelque peu masqué le besoin d’un contre-gouvernement. Aujourd’hui il me paraît impérieux.

Observons qu’après les dernières élections législatives, le PS a tâché d’y avoir à nouveau recours, à l’instigation de Jean-Marc Ayrault, président du groupe à l’Assemblée mais que la chose n’a guère prospéré. On peut même dire qu’elle n’a duré, devant l’opinion, que l’espace d’un matin. Or, c’est bien regrettable. Non qu’il s’agisse d’offrir à divers élus l’agréable frisson de se sentir ministre in partibus, ni de rien promettre à personne pour la suite. Mais l’avantage est multiple.

D’abord il est bon de s’assurer qu’aux yeux de l’opinion, et des médias qui tout à la fois l’expriment et qui l’influencent, une personnalité ait vocation, domaine par domaine, à travailler les dossiers en profondeur puis à s’exprimer en toute occurrence, lorsque la question qu’il a d’avance approfondie surgit devant l’opinion, en face à face directe avec les membres du gouvernement en place, et par là s’assure notamment que les grands médias, les journaux télévisés  du « 20 heures » par exemple, seront voués à l’accueillir quasiment à part égale.

Ensuite il est heureux que quelqu’un ait vocation, dans chaque domaine, à protéger la gauche, après avoir beaucoup consulté à la ronde, contre une cacophonie dont l’opinion de gauche se chagrinera et dont le camp adverse fera ses délices.

Il est aussi bienvenu qu’un lieu soit spécialement voué –grâce à une petite équipe rassemblée à temps plein autour de chaque « contre-ministre »- à rassembler les multiples suggestions fécondes que j’ai évoquées plus haut et qui viennent de la « société civile », de tous ceux qui éprouvent désagréablement (ce fut fréquent ces derniers temps) que la fécondité de leur expérience et de leur imagination ne trouve pas un accueil suffisant dans un parti accaparé par ses bisbilles intérieures. Il apparaît clairement que la responsabilité partagée entre les secrétaires nationaux du PS n’y suffit pas, faute que la plupart, fort occupés d’autre part, aient le loisir d’y consacrer assez de temps et d’énergie et d’apparaître clairement devant l’opinion.

Ajoutons enfin que si cette instance d’un contre-gouvernement était posée comme devant dépasser les frontières du seul Parti socialiste, elle habituerait, non sans profit intellectuel et humain, les composantes d’une future majorité à se retrouver autour des questions concrètes, et pas seulement des accords d’appareils, et à présenter aux électeurs un front uni, qui, sans gommer la précieuse diversité de leurs inspirations, annoncerait utilement la future conjugaison de leurs divers dynamismes. Sans compter que cela pourrait aider à éviter le trop plein de candidatures –sur lequel la chronique de 1981 informe utilement. Et à dissiper l’illusion du « rateau » -sur laquelle il faut s’arrêter un instant.

Mitterrand chercha en vain, par le truchement de Maurice Faure, à détourner le radical de gauche Michel Crépeau de son intention de se présenter au premier tour. Il n’avait pas les moyens de dissuader Huguette Bouchardeau pour le PSU ou Arlette Laguiller pour Lutte ouvrière. Mais Alain Krivine a raconté comment, étonné de constater que le PS ne l’aidait pas, alors qu’il comprenait qu’on le lui avait promis, à recueillir les 500 signatures lui permettant de  se présenter au nom de la Ligue communiste révolutionnaire, il alla voir Mitterrand rue de Bièvre. Celui-ci fit l’étonné, dit qu’il allait donner des instructions pour corriger cela et, bien entendu, il n’en fit rien, laissant le leader gauchiste hors du jeu.

Renonçons  décidément, à partir de ce rappel, dont la force est renforcée par le sombre précédent du 21 avril 2002, à l’idée fallacieuse selon laquelle ce fameux « rateau » au premier tour permettrait de rassembler plus large au second. Les blessures nées des affrontements sont plus graves que ne sont avantageuses les connivences ultérieures escomptées. Que plusieurs « sensibilités » de la gauche soient représentées au premier tour, c’est probablement inévitable ; on ne peut pas toujours, même si c’est regrettable, en revenir au précédent de 1965 qui vit le PC soutenir Mitterrand dès le premier tour. Mais que l’on sache que le nombre des « petites candidatures » doit être réduit au minimum possible, par tous les ressorts de la négociation et de la sagesse.

4) Aux sources primordiales de la gauche.

Comme il le fera en 1988, avec une vigueur, pour ne pas dire une violence qui en étonnera beaucoup, François Mitterrand a choisi d’ancrer sa campagne de 1981 fermement à gauche, sans nulle concession à la crainte de mécontenter des centristes. Au premier tour on se différencie, au second on élargit. Règle de toujours. Telle est bien la logique que doivent inspirer à la gauche les institutions de 1958-62.  Cela est vrai en 1980-81 dans un climat qui n’est pas si loin du nôtre –puisque le pouvoir alors en place, qui avait à l’origine conduit quelques réformes sociétales louables, dérive à présent vers  les positions d’une droite dure. Le septennat de Giscard d’Estaing s’est achevé, comme l’a bien noté René Rémond, dans un « raidissement conservateur » dont on trouve aisément l’équivalent aujourd’hui, pour dire le moins. Par exemple dans le domaine de la Justice : songeons à la fameuse loi « Sécurité et liberté », adoptée en décembre 1980, avec l’aggravation des peines de toute sorte, le refus de remettre en cause la peine de mort, et l’accent mis de manière démagogique sur les réparations compassionnelles à offrir aux victimes plutôt que sur la recherche de l’équité au service de l’équilibre de la société.

François Mitterrand, au nom de la gauche, ne se croit nullement contraint, dans ce champ, de courir derrière la peur d’effaroucher une opinion inquiète d’une supposées montée des violences au quotidien. Il affiche au contraire une rigoureuse fidélité aux valeurs fondamentales de la gauche. Il dénonce,  dans son livre d’entretiens déjà cité, Ici et maintenant, achevé en octobre 1980 et paru à la fin de l’année, les auteurs de cette loi faisant « le procès-spectacle de la violence ». « Il faut du temps, explique-t-il, pour que l’opinion publique, surtout quand elle tremble pour sa sécurité, sache démêler dans la répression du délit ou du crime le moment où commence l’abus de droit ».

On doit surtout faire un sort à la question de la peine capitale, hautement représentative. L’annonce ultérieure faite par Mitterrand à la télévision, lors de l’émission Cartes sur tables, le 16 mars 1981, avec Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach, annonce qui inquiète autour de lui les esprits trop prudents dont l’œil est rivé sur les sondages et selon laquelle, une fois élu, il abolira la peine capitale (dans la ligne de Hugo, de Jaurès, de Clemenceau, d’Albert Camus) éclaire sa stratégie. Dire le vrai, le simple, le clair, quand bien même les sondages pourraient pousser ailleurs, c’est faire confiance aux vertus de sa propre pédagogie, à la possible mobilité des opinions mieux éclairées et à une estime du peuple pour la franchise et pour la fidélité aux principes fondamentaux qui ont nourri le « parti du mouvement » depuis la fin du XVIIIe siècle.

Je ne vois pas, en dépit de certains murmures, lequel des candidats potentiels dont le nom est évoqué avant les futures primaires pourrait être gêné devant la perspective d’une campagne fortement colorée de la sorte. Et d’ores et déjà on aimerait qu’une gauche largement unie s’exprime solennellement, sans sectarisme ni excès de prudence, -un thème par conférence de presse-, sur tous les sujets qu’appellent en plein jour les débordements désordonnés d’un chef de l’Etat qui « déconstruit » la République et qui n’ont pas toujours été fustigés, en face, d’une manière assez solennelle et coordonnée. Tels, entre autres, l’héritage lumineux de 1789 et 1794 écorné, la laïcité piétinée à Rome et à Ryad puis détournée de son sens profond aux dépens des Français musulmans, le mépris affiché des institutions républicaines et de la haute fonction publique, la dégradation profonde de l’influence culturelle de la France à l’étranger (ah ! le gâchis mexicain !), la Justice humiliée, la vulgarité des comportements d’en haut (ah ! ce tutoiement universel !), les droits de  l’homme insultés au-dedans et l’amitié franco-allemande rabaissée au-dehors, la République en somme agitée comme dans une publicité pour un soda à l’orange…

L’Histoire rappelle une chose simple, en définitive, par-delà le cas particulier de 1981: chaque fois que les choses ont été dites haut et fort, dans le passé, sujet par sujet, par la gauche mêlant le calme des vieilles troupes et la fraîcheur des indignations juvéniles, elle a su toucher les cœurs et éclairer les intelligences, -jusqu’au point, quelquefois, de mériter le pouvoir.

Jean-Noël Jeanneney

 
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