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Jean-Noël Jeanneney

Google-BNF : Les ressorts d’une conviction et d’un combat

Mensuel du Syndicat national de l'enseignement supérieur (le SNESUP), n°578, octobre 2009

Vous me demandez quels sont les ressorts de ma protestation récente contre le projet inattendu d’accord entre la BNF et Google, dans ses conséquences à la fois concrètes et symboliques ? Les voici résumés, qui tiennent à la nature même du moteur de recherche de Mountain View et à son comportement d’ensemble.

Il faut d'abord poser, sans esprit chagrin, qu’Internet est un magnifique outil pour diminuer les inégalités géographiques, financières, culturelles et politiques en face de l'accès à la culture. Mais à condition de ne jamais, non jamais, faire confiance au seul marché pour organiser, ici pas plus qu'ailleurs, le meilleur des mondes possibles. Quand Google a annoncé à grand fracas, en décembre 2004, son intention de numériser entre 12 à 14 millions de livres,  j’ai dit d'emblée; bravo!

Oui, mais dans ce domaine comme dans d’autres, le monopole est redoutable. Il faut promouvoir sans relâche la diversité culturelle. Or, au départ, tout est en vrac. La question essentielle est donc de savoir ce qu’on va choisir dans l'immensité des savoirs, de quel fil d'Ariane on va disposer, ce qu’on donne à connaître et comment ce sera accessible. Laisser une institution unique, commerciale et américaine, se charger de ce travail pour la planète entière « organiser » seule, comme elle dit, « l’information du monde »? Oh non! J'ai  dit « hola !» : la publicité qui fait vivre Google, pèse ou pèsera forcément sur les choix et l’organisation des connaissances et le climat anglo-saxon les colorera. Rien de coupable à cela: c'est un  mouvement tout naturel, mais il nous revient de ne pas l'accepter. Quand j’ai vu les vingt premiers livres sur Victor Hugo numérisés par Google, il y en avait dix-neuf en anglais et un en allemand...

 De surcroît on voit un effet de l’arrogance qui peut résulter d’une possibilité de monopole dans le comportement scandaleux de Google quant aux droits des auteurs et des éditeurs, qu’il foule aux pieds. En numérisant sans autorisation un nombre immense d’ouvrages qui ne sont pas dans le domaine public, en en rendant accessibles sur la Toile de larges morceaux, le moteur de recherche viole toutes les règles en vigueur dans la communauté internationale. Je reviens du Japon : les éditeurs y attaquent pour cela en justice Google avec autant de vigueur que ceux d’Europe (tandis que le Parlement vient de multiplier par cent d’un coup les crédits alloués à la Bibliothèque nationale pour la numérisation des livres qu’elle conserve).

Observez d’ailleurs qu’aux Etats-Unis mêmes le vent tourne. Une belle tradition de leur capitalisme impose de ne laisser durer aucun monopole. John Rockefeller, roi du pétrole, en a su quelque chose, voici plus d’un siècle et il a dû démanteler son empire. Une stricte législation va dans ce sens, là-bas. Je gage qu’elle s’appliquera dans ce champ nouveau, à terme, plue ou moins proche. Des procédures judiciaires sont en cours. Ce n’est vraiment pas le moment de pactiser avec Google ! Aucune bibliothèque nationale, dans aucun pays du monde, n’y a d’ailleurs consenti !

La concurrence doit être efficace, au nom de la diversité culturelle que l’Unesco a célébrée récemment. D'où l'idée que j'ai promue à partir de 2005, et qui a fait vite son chemin, d'une autre offre, non pas française, (évitons de faire penser à une revanche du coq gaulois anti-américain...) mais portée par l’Union Européenne. Il faut défendre et promouvoir la spécificité  de l’héritage culturel européen et une certaine manière de l’aborder. Autrement dit, il fallait bâtir une bibliothèque numérique européenne: après l’annonce de Google, j’avais pu obtenir naguère des pouvoirs publics français des moyens financiers que je n’aurais pas pu nous assurer auparavant.

A la BNF, on a été capable de le faire, dans la perspective d'une multiplication par dix du nombre d’ouvrages numérisés de manière moderne, en "mode texte" et non plus en "mode-image". J’ai organisé une solidarité avec d’autres grandes bibliothèques d’Europe, et ce projet j'ai obtenu qu'il soit baptisé Europeana, un nom gréco-latin, non anglais… Autre principe directeur dans cette bataille: il faut échapper au vertige de la fausse gratuité qui fait payer la mise en ligne par la publicité, ce qui a forcement des conséquences lourdes sur la hiérarchisation de la culture.

Ce combat a été compris et salué tout autour du monde: mon petit livre qui le portait  a été traduit dans toutes les grandes langues de la planète, et dans beaucoup de petites. J'ajoute que c’est la responsabilité et la compétence des grandes institutions nationales et culturelles, non de firmes privées, que de permettre le transfert des supports, quelles que soient les mutations techniques,  de génération en génération.

Jean-Noël Jeanneney, septembre 2009.

 
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