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Jean-Noël Jeanneney

Un jour qui a changé le monde : 28 juin 1914

Clés n°68 décembre 2010 - janvier 2011

On nous dit quelque fois que le tumulte du monde et le bombardement des nouvelles qui, jour après jour, accaparent  notre attention (et qui souvent l’accablent) nous rendraient aveugles à toutes les forces à l’allure lente qui façonnent l’histoire de l’humanité. Le propos est trop simple : nous avons besoin de prendre en compte les événements de la surface pour accéder aux mutations qui modèlent, sous-jacentes, les nations, les sociétés,  mentalités, les économies, tandis que celles-ci, appréhendées, nous aident, en retour, à départager, au quotidien,  l’essentiel et l’accessoire.

Ce va-et-vient permet seul de combattre deux illusions  néfastes pour l’intelligence du monde dans sa complexité: celle qu’il s’agirait d’un univers de folie d’où serait bannie toute logique, et celle d’une évolution pré-déterminée, de l’extérieur par une puissance divine, ou de l’intérieur par une dynamique collective, rendant dérisoires tous les efforts des individus pour peser sur elle et illusoire, à hauteur statistique, toute liberté réelle des individus. D’un côté, le scepticisme intégral. De l’autre, la gamme entière des messianismes, religieux ou matérialistes.

L’historien est voué à tracer son chemin à mi-distance de ces deux excès. Il lui revient de concéder sa pleine part au hasard, dont l’omniprésence lui est familière, mais sans jamais cesser de s’interroger sur ce que l’inattendu doit aux courants puissants qui travaillent l’humanité en profondeur et dont les caprices de la Fortune, souvent, ne font que révéler l’influence.

Rien de plus efficace, pour éclairer cela, que de braquer l’attention sur un moment-clé de l’Histoire. Une journée qui a façonné le monde ? Il n’en est pas, dans les temps modernes, de plus primordiale, au sens propre, que le 28 juin 1914 qui a influencé la vie des hommes tout au long du XXe siècle et qui n’a pas fini de faire ressentir ses effets. Cette date est celle de l’assassinat, du prince héritier de l’Empire d’Autriche-Hongrie, François-Ferdinand, à Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine. Ainsi fut mise en marche la machine infernale de la Première guerre mondiale, source d’une infinité de malheurs pour l’humanité, en elle-même et dans la suite des temps.

Quant à la puissance du hasard, nulle démonstration plus efficace. Le commando de tueurs, lancé depuis la Serbie voisine, -qui contestait l’emprise de l’Autriche sur la Bosnie- et emmené par Princip, échoua d’abord, l’automobile du prince étant passée trop vite à l’endroit où ils s’étaient mis en embuscade. Une grenade blessa deux officiers dans la voiture suivante. Les conjurés crurent l’affaire manquée et s’apprêtèrent à s’enfuir. Sur quoi François-Ferdinand, après une halte  prévue à l’hôtel de ville, souhaita rendre visite aux blessés. On décida d’éviter les rues du centre, plus dangereuses, mais on omit d’en prévenir le chauffeur de la première voiture, qui, suivi par la voiture du prince, s’en tint à l’itinéraire primitif.  L’erreur étant découverte, on fit arrêter cette dernière, pour faire demi-tour. Or le hasard voulut que Princip se soit trouvé précisément à cet endroit. Stupéfait de cette seconde chance, il s’élança avec son revolver et blessa mortellement François Ferdinand et sa femme.

Se mit alors en branle la machine infernale installée par la diplomatie européenne depuis les années 1880, que le chancelier Bismarck avait marquées  de ses ambitions pour l’Allemagne et de sa personnalité dominatrice. Après le traité de Vienne de 1815, qui avait dessiné l’Europe post-napoléonienne, sous l’impulsion du chancelier autrichien Metternich, s’était mis en place un équilibre fondé sur une diversité d’alliances possibles et mouvantes entre les puissances. Mais après la défaite de la France devant la Prusse, en 1871, le système se sclérosa et devint bipolaire, Paris s’étant rapproché, pour sortir de son isolement, de la Russie puis du Royaume-Uni, en face des Empires centraux – Allemagne, Autriche-Hongrie et Turquie.

C’est ainsi que le mois de juillet 1914 vit se dérouler un mécanisme impitoyable actionné chez tous les acteurs par une double angoisse : celle que soit écrasé un allié ou ami, celle qu’un retard dans la mobilisation de ses propres troupes donnât à l’autre camp une situation privilégiée, d’entrée de jeu.

Résumons : l’Autriche voulut punir la Serbie, d’où était parti le coup. La Russie tsariste ne put se résoudre à abandonner celle-ci, dont la rapprochait une solidarité slave, ni l’Allemagne l’Autriche, ni la France la Russie, ni l’Angleterre la France, dès lors que, pour prendre un avantage décisif sur le terrain, les armées de Guillaume II, l’empereur régnant à Berlin, avaient décidé de violer la neutralité de la Belgique. Au début d’août s’engagea ainsi le conflit le plus sanglant qu’ait connu l’Histoire jusqu’alors, sans qu’aucun des belligérants, malgré ce que chacun crut de bonne foi et s’efforça de propager, n’ait probablement souhaité qu’il survînt.

De l’attentat de Sarajevo sont ainsi sorties toutes les calamités qui ont ensanglanté le XXe siècle. A court terme les vingt millions de morts du gigantesque affrontement, avec autant de blessés graves, sans compter tous ceux qu’emporta, affaiblis par les circonstances, la grippe dite espagnole de 1918-1919, dernière catastrophe sanitaire jusqu’à nos jours. Sans la Grande guerre, pas de révolution bolchevique mettant à bas un régime tsariste dont l’économie paraissait en bonne voie. Pas de prétexte offert aux Turcs pour le génocide arménien. Pas de démantèlement de l’Empire austro-hongrois au nom du principe de l’autodétermination des peuples appliqué lors du Traité de Versailles mais source de déséquilibres en Europe centrale. Pas de ces frustrations nationalistes dont sont issus la barbarie du fascisme et du nazisme et le crime suprême de la Shoah, avec aussi, indirectement, les forfaits du franquisme et du militarisme japonais, lui-même puissant ressort, face à lui, du communisme chinois. Pas de « foyer national juif » en Palestine, avant Israël et le lot de drames conséquent au Proche-Orient. La Seconde guerre mondiale, celle de 65 millions de morts, qui a achevé de faire déchoir l’Europe continentale, y compris la vaillante Angleterre, de sa prééminence au profit des Etats-Unis, (en attendant l’Extrême-Orient), celle qui a conduit le monde, avec la guerre froide et l’arme atomique, au bord du précipice, et qui est la mère de la décolonisation, est née aussi le 28 juin 1914 à Sarajevo.

Et l’on est de la sorte ramené vers l’ordre mal transmis au chauffeur de la première voiture de Sarajevo. Voilà qui conduit à un stimulant exercice d’uchronie. De même que l’utopie décrit un lieu qui n’existe nulle part, l’uchronie ( le mot a été inventé au milieu du XIXe siècle par le philosophe Charles Renouvier, qui l’appliqua à l’essor de la « secte » chrétienne ), imagine des temps qui n’ont pas eu lieu, une histoire-fiction que l’on décrit après avoir changé une seule donnée avérée, souvent minuscule.

Ce n’est pas un jeu seulement mais un moyen de considérer plus sagacement la complexité de toute conjoncture, où s’entremêlent toujours des mouvements évoluant selon des rythmes divers. En l’occurrence, deux écoles s’opposent.

Pour les uns, la situation figée de la diplomatie européenne et la psychologie des peuples dressés les uns contre les autres, abreuvés de stéréotypes hostiles et d’angoisses collectives, étaient voués à conduire à un conflit bloc contre bloc, Triple Alliance contre Triple Entente. Divers incidents, depuis une dizaine d’années, dans les Balkans déjà, ou bien dans les colonies d’Afrique, avaient failli allumer l’incendie auquel seule la sagesse de quelques hommes d’Etat avait permis d’échapper. Que François-Ferdinand n’ait pas été tué à Sarajevo n’aurait pas empêché que, quelques mois ou quelques années plus tard, un autre épisode ait dressé les Etats les uns contre les autres, avec des conséquences similaires.

Une seconde famille d’esprits se définit contre ce fatalisme rétrospectif auquel elle reproche de se laisser obnubiler par la connaissance de ce qui a eu lieu aux dépens de qui aurait pu être. Dès 1923, dans son livre sur Les origines immédiates de la Grande guerre, Pierre Renouvin, qui sortait des tranchées meurtri dans sa chair mais qui, la plume à la main, ne perdit jamais son sang-froid, observait à bon escient: "Une guerre ajournée, c'est souvent une guerre évitée..." Il existe bien des tonneaux d’explosifs dont la mèche n’a jamais été allumée. Les forces du pacifisme, en 1914, étaient à l’œuvre, du côté des Eglises et du mouvement ouvrier en particulier, attentives à brider les élans du bellicisme et à corriger la méconnaissance mutuelle des peuples. Leur défaite était-elle inéluctable, si quelque loisir leur avait été laissé pour se déployer ? Voilà bien qui peut être mis en doute… Et comme, par définition, nul ne pourra jamais trancher entre ces deux convictions, j’ai le goût de laisser mon lecteur y rêver.

 
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