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Jean-Noël Jeanneney

Concordance des temps : Connaître le passé pour comprendre le présent et prévoir l'avenir

FOH : Expliquez-nous en quoi consiste votre émission « Concordance des temps » sur France Culture.

Jean Noël Jeanneney : Toute histoire dit-on, est contemporaine, c'est-à-dire que chaque génération pose au passé ses questions à soi. Donc il s’instaure naturellement un dialogue entre ce qui fut et ce qui est, pour servir ce qui sera. L’idée de base? Il existe, de génération en génération, de siècle en siècle, des ressemblances dans le comportement des hommes, les affrontements de pouvoir, les sensibilités, les attitudes collectives. Certes, l’Histoire ne se répète jamais. Mais on débusque sans trop de peine des permanences, des ressemblances:  braquer l’attention sur elles, c’est aussi aider à réfléchir sur les différences et sur ce que chaque époque recèle de particulier. Deux exemples: l’affaire du travail du dimanche, renvoyant aux débats autour du repos dominical au XIX° siècle, avec cette différence que la gauche était  alors méfiante, en dépit de sa bataille pour moins de labeur, craignant que le dimanche soit annexé par le cléricalisme. Autre cas parmi bien d'autres: l’empoisonnement récent du dirigeant de l’Ukraine m'a donné le goût de consacrer une émission au poison conçu comme arme politique de l’Antiquité au Moyen Age. C’est une tentation des esprits légers que de dire que "tout est est nouveau" et d'exagérer l'inédit. Il y a toujours  du nouveau, mais il ne faut pas l’exagérer car cela égare l’intelligence du présent.

FOH : Concrètement, quand écouter cette émission ?

Jean Noël Jeanneney : Tous les samedis matins sur France Culture, de dix à onze heures. La merveille de la radio, c'est qu'on a le temps - sur ce média surtout. J’ai toujours un invité dont je stimule la compétence et je diffuse, rythmant le propos, des archives sonores, propres à  faire sentir le "grain" d’une période. Je ne convie guère que des historiens, non par  corporatisme, mais parce que plus que d'autres ils ont à la fois  l’habitude et la capacité de trouver cet exercice stimulant et de servir la subtilité du regard que l’on peut jeter sur le passé et le présent. J'ai rassemblé quelques-unes de ces émissions dans un recueil récent.(1)

 

MENACE SUR L’EDUCATION NATIONALE

FOH : Par rapport aux réformes de l’enseignement annoncées en collège et lycée, puis reportées, ne craignez-vous pas que des matières comme l’Histoire-Géographie et la Philosophie passent à la trappe ?

Jean Noël Jeanneney : Il faut être toujours vigilant. L’étude de la philosophie est au cœur de l'originalité féconde de notre enseignement français qui lui a donné une place qu’il n’a nulle part ailleurs. Quant à l’Histoire, c’est la première des disciplines capables de préparer les citoyens à aiguiser leur lucidité démocratique dans la longue durée, parmi le bombardement des nouvelles dont  l’actualité nous accable. Il est essentiel que l’Histoire reste, dans ce pays où on l’aime tant, une matière centrale à l’école. Il est vrai que nous avons entendu quelques rumeurs inquiétantes mais qui semblent, à court terme au moins, infondées.

FOH : Rumeurs actuelles, mais ce n’est pas nouveau ?

Jean Noël Jeanneney : En effet, dans les années 1980, il a fallu déjà refouler le risque: je me souviens de la solidarité efficace, à partir de deux bords différents,  d'Alain Decaux, et de Michel Debré. Le danger est permanent, mais moindre quand les présidents ont une belle et bonne culture historique, ce qui fut souvent le cas dans le passé. Le ministre Xavier Darcos m’a personnellement assuré que l'inquiétude, à cet égard au moins, n'était pas de saison. Agrégé des lettres, je pense qu’il mesure le prix de l’Histoire. Comme le disait Léon Blum à la fin de sa vie: "Je le crois et je l'espère, je le crois parce que je l'espère..."

FOH : A votre avis pourquoi il y a des attaques récurrentes contre l’enseignement de l’Histoire ?

Jean Noël Jeanneney : Resurgit régulièrement la tentation  d’alléger les programmes pour faire la place à d’autres disciplines supposées plus immédiatement utiles dans le quotidien des jours, comme si n’était pas absolument féconde la culture littéraire et historique. La technique s'apprend sur le tas, par transmission immédiate des savoir-faire. Ce qu'on a manqué, jeune, dans l'ordre de la compréhension générale du monde à partir de l'immense héritage des générations qui nous ont précédés, au long des âges, est bien plus difficile à rattraper.

FOH : Que pensez-vous des nouvelles lois mémorielles ?

Jean Noël Jeanneney : J’appartiens à l’association « Liberté pour l’Histoire » que préside Pierre Nora après René Rémond, et je suis engagé personnellement dans ce combat. La première question, c’est l’inflation des commémorations et éventuellement des célébrations. Je n’ai rien contre les célébrations. Un des moments les plus intenses de ma vie, fut la présidence de la mission du Bicentenaire à la demande personnelle de François Mitterrand et j'en garde quelque fierté. Je mesure donc bien l’importance, pour une nation, de prendre ainsi régulièrement conscience de sa spécificité. C’est un ressort de sa force. Mais à multiplier les commémorations on risque d’en éroder la portée. Le péril, c’est que chaque catégorie de Français demande qu’on évoque telle ou telle chose, tel ou tel moment, et que l'on se blase.

Le deuxième aspect de votre question concerne les lois mémorielles. Il ne revient pas au Parlement de décréter, de statuer, de légiférer sur des événements du passé en disant aux historiens: « je t’impose de dire ceci et ne pas dire cela ». Ce que j’attends du législateur désigné par mon vote républicain, c’est qu’il vote des lois sur le présent et sur l’avenir et non pas qu’il vienne nous dire qu’il serait coupable d’écrire que Jeanne d’Arc n’était pas pucelle ou de nier que c’est une barbarie de la part de Jules César que d’avoir fait étrangler Vercingétorix dans sa prison. Je plaisante à peine. En d’autres termes, il faut laisser les historiens, professionnels ou amateurs, travailler  sereinement. Si leurs écrits portent des propos racistes, il y a suffisamment de bonnes lois pour punir cela. Comme jadis Pierre Vidal-Naquet ou Madeleine Rebérioux, qui n’étaient certes pas suspects à cet égard, je pense que la loi Gayssot contre le négationnisme était malvenue, car elle a ouvert la voie à ce que l’on appelle les lois mémorielles qui nous disent: "Vous n’avez pas le droit de dire ceci, de dire cela, sinon vous pouvez être poursuivis et punis. Ce qui a fait reculer l'infamie du négationnisme, c'est bien moins la la loi Gayssot que le combat d’un certain nombre d’historiens, tels François Bédarida ou Pierre Vidal Naquet, qui se sont attachés, en prenant des risques intellectuels et personnels, à démontrer la perversité de ces mensonges ignobles.

Donc, pour des raisons intellectuelles, professionnelles, civiques et morales, je suis hostile aux lois mémorielles. Et, j’ai la satisfaction de voir que la démonstration déployée par René Rémond, Pierre Nora, Françoise Chandernagor a convaincu certains esprits de bon sens, en particulier le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, qui, à l'issue des travaux d'une commission "ad hoc" paraît aboutir à bannir à l'avenir les lois mémorielles. C’est une bataille gagnée, je l'espère.

 

LES DANGERS DE GOOGLE

FOH : Parlez-nous de votre combat pour la numérisation des livres et vos inquiétudes sur la politique de Google.

Jean Noël Jeannneney : C’est un combat  dont je suis fier parce que nous sommes en train d’aboutir à un succès. Il faut d'abord poser, sans esprit chagrin, qu’Internet est un magnifique outil pour diminuer les inégalités géographiques, financières, culturelles et politiques en face de l'accès à la culture. Mais à condition de ne jamais, non jamais, faire confiance au seul marché pour organiser, ici pas plus qu'ailleurs, le meilleur des mondes possibles. Quand Google a annoncé à grand fracas, en décembre 2004, son intention de numériser entre 12 à 14 millions de livres,  j’ai dit d'emblée; bravo! Mais dans ce domaine comme dans d’autres, le monopole est redoutable. Il faut promouvoir sans relâche la diversité culturelle. Or, au départ tout est en vrac. La question essentielle est donc de savoir ce qu’on va choisir dans l'immensité des savoirs, de quel fil d'Ariane on va disposer, ce qu’on donne à connaître et comment ce sera accessible. Laisser une institution unique, commerciale et américaine, se charger de ce travail pour la planète entière? Oh non! J'ai  dit « hola !» : la publicité qui fait vivre Google, pèse ou pèsera forcément sur les choix et l’organisation des connaissances et le climat anglo-saxon les colorera. Rien de moralement coupable à cela: c'est un  mouvement tout naturel, mais il nous revient de ne pas l'accepter. Quand j’ai vu les vingt premiers livres sur Victor Hugo numérisés par Google, il y en avait dix-neuf en anglais et un en allemand... La concurrence doit être efficace, au nom de la diversité culturelle que l’Unesco a célébrée récemment. D'où l'idée que j'ai promue, et qui a fait vite son chemin, d'une autre offre, non pas française, (évitons de faire penser à une revanche du coq gaulois anti-américain...) mais portée par l’Union Européenne. Il faut défendre et promouvoir la spécificité  de l’héritage culturel européen et une certaine manière de l’aborder. Autrement dit, il fallait bâtir une bibliothèque numérique européenne: après l’annonce de Google, j’ai pu obtenir des pouvoirs publics des moyens financiers que je n’aurais pas pu nous assurer auparavant. A la BNF, on a été capable de le faire, dans la perspective d'une multiplication par dix du nombre d’ouvrages numérisés de manière moderne, en "mode texte" et non plus en "mode-image". J’ai organisé une solidarité avec d’autres grandes bibliothèques d’Europe, et ce projet j'ai obtenu qu'il soit baptisé Europeana, un nom gréco-latin, non anglais! Autre principe directeur dans cette bataille: il faut échapper au vertige de la fausse gratuité qui fait payer la culture par la publicité, ce qui a forcement des conséquences lourdes sur la hiérarchisation de la culture. Ce combat a été compris et salué tout autour du monde: mon petit livre qui le portait (2) a été traduit dans toutes les grandes langues du monde, et dans beaucoup de petites. J'ajoute que c’est la responsabilité et la compétence des grandes institutions nationales et culturelles, non de firmes privées, que de permettre le transfert des supports, quelles que soient les mutations techniques, de génération en génération.


(1) La Guerre dans tous ses états, concordance des temps, Paris, Nouveau monde-France culture, 2008.

(2) Quand Google défie l'Europe, Plaidoyer pour un sursaut, 2e éd., Mille et une nuits, 2006.

Propos recueillis par Christophe Chiclet

 
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